La tension monte autour de la liberté d’installation des médecins en Loire-Atlantique. Alors que la France traverse une pénurie de soignants dans 87 % de ses territoires, les futurs internes en médecine se mobilisent pour défendre leur droit de choisir librement leur lieu d’exercice.
À Nantes comme ailleurs, ce bras de fer entre le monde médical et les pouvoirs publics révèle des fractures profondes sur la manière d’aborder les déserts médicaux.
A retenir :
- Une régulation à l’installation divise profondément la profession médicale.
- Deux propositions de loi concurrentes cristallisent les débats politiques.
- Nantes, très attractive pour les internes, craint de voir cette dynamique freinée.
- Les syndicats médicaux privilégient les mesures incitatives plutôt que coercitives.
Une régulation à l’installation qui inquiète les jeunes médecins
La proposition de loi Garot, adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 7 mai 2025, a déclenché une véritable tempête dans la profession médicale. Selon l’Assemblée nationale, ce texte impose une autorisation préalable de l’ARS pour toute nouvelle installation. Dans les zones sous-dotées, l’autorisation serait automatique. Mais dans les zones mieux pourvues — environ 13 % du territoire — elle serait conditionnée au départ d’un confrère.
Cette approche coercitive vise à réguler la répartition des médecins. Elle est perçue par une grande partie des internes comme une remise en cause de leur autonomie professionnelle. Selon la Fédération des Médecins de France, ce modèle risque d’accentuer les tensions territoriales plutôt que de les réduire.
“Nous refusons d’être assignés à résidence médicale. La solution, ce n’est pas la contrainte mais l’attractivité.”
Une interne en médecine générale rencontrée lors de la manifestation de Nantes
Une mobilisation massive à Nantes contre la loi garot
Le 29 avril 2025, plusieurs centaines d’internes en médecine ont défilé dans le centre-ville de Nantes. Une mobilisation historique, soutenue par l’InterSyndicale Nationale des Internes (ISNI) et l’ensemble des organisations représentatives, dont ISNAR-IMG, ANEMF et SOS Médecins. Selon ISNI, cette grève illimitée déclenchée la veille a marqué un tournant dans le rapport de force entre le gouvernement et les soignants.
Les slogans scandés dans les rues — “Non à la contrainte. Oui à la liberté d’installation !” — traduisent une crainte réelle : celle de voir une génération de médecins écartée des territoires attractifs ou poussée à s’exiler.
Lors d’une manifestation à laquelle j’ai assisté, j’ai été frappé par la diversité des spécialités représentées. Des internes en pédiatrie, en médecine générale, en psychiatrie, tous unis autour d’un même mot d’ordre : refuser la coercition.
Les arguments clés des internes pour défendre leur liberté
Les internes ne rejettent pas l’idée de contribuer à la lutte contre les déserts médicaux, mais ils contestent les méthodes proposées.
- Inefficacité de la régulation : selon l’ANEMF, les pays ayant tenté une régulation coercitive n’ont pas obtenu de résultats probants.
- Risque de fuite à l’étranger : de nombreux jeunes médecins envisagent de partir exercer ailleurs.
- Conditions d’exercice dégradées : rémunérés 7,5 € de l’heure, les internes assurent 40 % de l’activité hospitalière.
- Mesure contre-productive : jusqu’à 4 500 communes moyennement dotées pourraient être privées de nouveaux médecins.
Une interne nantaise en anesthésie-réanimation raconte : “Si on m’impose mon lieu d’exercice, je préférerai partir travailler dans une clinique privée. Ce n’est pas une menace, c’est une réalité que partagent beaucoup d’entre nous.”
Deux visions législatives opposées sur la répartition médicale
Le débat s’est intensifié avec l’apparition d’un second texte. La proposition de loi Mouiller, adoptée au Sénat le 13 mai 2025, propose une alternative plus souple. Elle introduit le principe de “solidarité territoriale” : les médecins installés en zones bien dotées devront assurer quelques jours de consultations mensuelles dans des zones sous-dotées.
Selon le Sénat, cette approche incitative répond mieux aux enjeux du terrain. Elle évite de figer les installations tout en garantissant une meilleure répartition des soins. Ce texte bénéficie par ailleurs du soutien du gouvernement, qui le considère comme plus pragmatique.
| Texte de loi | Date adoption | Type de régulation | Position politique |
|---|---|---|---|
| Proposition Garot | 7 mai 2025 (Assemblée) | Autorisation préalable stricte | Soutien transpartisan |
| Proposition Mouiller | 13 mai 2025 (Sénat) | Engagement partiel et solidarité territoriale | Soutien gouvernemental |
Nantes et la loire-atlantique, un territoire attractif sous pression
La situation à Nantes est emblématique. Le CHU figure parmi les établissements les plus prisés de France. Plus de 250 internes y sont accueillis chaque année. Selon l’Université de Nantes, cette attractivité s’explique par la qualité de l’encadrement, la diversité des spécialités et la qualité de vie locale.
Mais cette attractivité pourrait se retourner contre le département si la régulation s’applique strictement. Les zones dites “bien dotées” comme Nantes risquent d’être bloquées à l’installation de nouveaux praticiens, fragilisant un équilibre déjà fragile.
“Nous sommes nombreux à vouloir exercer ici après notre internat. Si on nous ferme la porte, ce ne sont pas les campagnes qui en profiteront, mais les pays voisins.”
Un jeune interne en cardiologie
Une bataille législative décisive pour l’avenir de la médecine
En octobre 2025, les deux textes sont toujours en attente d’arbitrage parlementaire. La proposition Garot doit être examinée au Sénat, tandis que la proposition Mouiller attend sa lecture à l’Assemblée nationale. Ce duel législatif déterminera l’avenir de la liberté d’installation médicale en France.
Selon Le Monde, Guillaume Garot a interpellé le Premier ministre pour inscrire rapidement sa proposition à l’ordre du jour. De leur côté, les syndicats étudiants maintiennent la pression et multiplient les appels à la mobilisation nationale.